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jeudi 11 juin 2015

La jouissance du monde (saison 1)



Les caprices de l'informatique m'ont joué des tours et je ne sais plus très bien si "la saison 1" est arrivée jusqu'à vous. La suite sous forme d'épisodes, la semaine prochaine.

Dans le doute...



On peut copier et imprimer le texte si cela est plus facile à lire.



La Jouissance du monde (première partie)




Le monde que nous connaissions jadis avait changé. Nous avions parfois de fulgurants souvenirs qui nous faisaient atrocement souffrir.



Devant moi la silhouette svelte de Amogh dansait en rythme avec la résonance du métal. Sa hache, nouée au pommeau de sa selle avec un lien en cuir de cerf, frappait au trot de son cheval. Depuis des semaines nous allions plein ouest, sans chercher, absolument, les restes de l'ancienne route. Son pavage, souvent parfait et lisse, plongeait dans les profondeurs de la mousse et se perdait dans d'impénétrables halliers hardiment défendus par des fouets de ronces. On ne pouvait y progresser à plus de deux mètres. C'est là que les frelons mâchaient leur nid. Le soliloque des sabots de nos montures, soudain, s'apaisait. Et le choc si régulier de leur corne sur le granit , si rassurant, si humain d'une certaine manière, s'estompait pour devenir une sorte de pulsation très douce, où le souffle brutal des naseaux apportait un bourdon de basse continue. Alors le fil de nos pensées, comme notre chemin, prenait des détours inattendus.



Parfois, après plusieurs jours de chevauchée, nous retrouvions une portion de la voie, impeccable et luisante sous la pluie. Comme neuve. On ne savait pas quand et par qui elle avait été construite. Elle filait souvent droit sans souci des abruptes pentes. Parfois on distinguait les profondes cicatrices laissés par des charrois très anciens. L'eau y stagnait. Les moustiques et les grenouilles y dormaient dans de minuscules épaisseurs odoriférantes de feuilles noires en décomposition.




Nous étions des voyageurs. Pour rire nous nous appelions mutuellement les derniers hommes. Mais naturellement c'était faux. Il y avait parfois au loin, de l'autre côté des vallées des feux. Et des rires qui résonnaient en écho. Des rires qui nous faisaient frémir de douleur et de tentation.

Je ne savais plus bien lire.

Et Amogh plus du tout.

Cela n'avait plus d'importance...

Je connaissais Amogh depuis toujours. Nous parlions peu.

Mais nous savions que nous pouvions compter l'un sur l'autre. Nous nous savions amis depuis toujours. Depuis quand d'ailleurs ? Je n'aurais pu le dire. Et le jour où je l'avais interrogé sur ce sujet il avait répondu, comme une évidence, en me lançant un regard complice :

« mais... depuis que nous sommes amis ! Tu le sais bien quand même !»

« oui mais depuis quand ? »

« mais depuis que tu es toi et que je suis moi. Non ? »

« si, bien sûr ».



C'était un homme de viande, maigre, noueux, carnassier, chasseur émérite. Je connaissais, moi, les herbes, les baies, les fruits, les champignons, les épines qui guérissent ; et celles dont la sève tue.

Le gibier autant que les fruits étaient abondants.



Devant moi Amogh se penchait pour éviter la griffure d'un rameau de houx. Les épines griffaient son manteau en épaisse peau de chien avec un crissement délicieux, comme une furie. Il aimait rire, mais les occasions étaient rares.













Une fois il avait failli s'étouffer de joie en regardant un chevreuil pris au collet ; l'animal avait réussi à arracher le pieu qui amarrait le lien. Et, à demi étranglé, lançait en voltes grotesques, autour de sa tête, la corde qui tournait comme une fronde. Plus il regimbait, plus le nœud se serrait. L'agonie était pathétique.

-Pourquoi ris-tu ?

-On dirait un navire qui fait naufrage, quelle merveille !

Il dépeçait l'animal qu'il était encore secoué de hoquets. Il retira le foie chaud, le coupa en deux, m'en offrit la moitié, et en s'essuyant les larmes de rire se fit deux longues traînées de sang sur les joues. Elles y restèrent plusieurs jours, puis disparurent sous les averses, comme la route. Amoghétait un curieux type. On pouvait avoir confiance en lui. Il était simple, franc, brutal. C'était mon ami depuis toujours... Enfin, je crois ce qu'il me disait. Et je n'avais aucune raison de le démentir. En tout cas je n'aurais pas pu argumenter dans une contreverse. Nous avions perdu la mémoire. En grande partie en tout cas. Des zones entières de notre cerveau avaient été effacées, mais les dommages variaient d'un être à l'autre.

Par exemple Amogh avait toujours su tirer à l'arc, et moi je savais jouer de cette longue flûte de roseau. Par exemple nous savions, d'instinct que nous étions amis. Mais nous ne savions rien de notre vie d'avant. Nous ne savions même pas si nous avions eu une vie avant. En tout cas aucune trace dans le paysage ne levait dans nos mémoires un quelconque voile, même déchiré. La géographie comme nos âmes était vide, comme les montagnes que nous franchissions.

Après avoir grimpé une sente herbeuse et mouillée, pendant plusieurs heures nous longions désormais une forêt d'un vert noir. La lumière la traversait en longs rubans penchés. Elle taillait des tranches blondes dans le ténébreux sous-bois. J'observais et ne savais s'il fallait s'inquiéter ou jouir du spectacle. Car il n'allait pas durer, il ferait bientôt nuit. Les moucherons dansaient en volutes denses, ivres de ces dernières jouissances chaudes. Demain ils seraient morts. Et nous ? Les drosophiles ces « amateurs de rosée au ventre noir » les accompagnaient avec grâce dans leur ballet.

Les pins étaient gigantesques et, sous leurs ramures, des troncs abattus par d'anciennes tempêtes, matelassés de mousse, pourrissaient en dégageant de puissants parfums sauvages. Je savais que cette odeur était la nôtre. Les animaux, trompés par ce fumet, nous laissaient approcher et, parfois, leur confiance était leur sacrifice. Nous savions cela aussi.



Amogh quand il ne piégeait pas, usait d'un arc raide taillé au couteau dans un cœur d'if. Une corde en boyau de chat était enroulée au repos le long de ce long bois rouge. Pour la tendre il fallait une force formidable. Mais Amogh, sans un souffle, tirait sur le câble rêche. Aucune crispation sur le visage ne traduisait l'effort pourtant considérable que son corps accomplissait. La pointe à barbelures forgée pour trancher les artères et provoquer l'hémorragie de la bête, ne tremblait pas. Dans un soupir la corde se détendait et la flèche frappait dans le thorax coupant net les tendons et les chairs.





L'animal, touché, mais aussi frappé de stupeur, trébuchait comme s'il était ivre et mourait. Il ne mourait pas de douleur, mais de stupéfaction, incapable de poursuivre la pensée qui l'animait une seconde plus tôt alors qu'il se penchait vers une touffe d'herbe tendre et que l'oeil déjà se régalait d'un plaisir constant. La flèche avait rompu ce charme, mais elle en pointait un autre plus subtil et absolument inconnu : le plaisir que l'on ressent à expirer le dernier souffle, quand plus rien ne peut nous atteindre, pas même une seconde flèche qui, d'ailleurs ne venait jamais. J'aimais observer alors cet ultime passage. Et à dire vrai j'enviais l'animal. Il retournait là où tout est bien, il rentrait dans ce que j'appelais « la Maison » et que d'autres nomment « l'éternité d'or », « mais vous pouvez l'appeler comme bon vous semble » écrivait Kérouac.

_Kérouac ? Interrogea Amogh car, certainement je murmurais à moi-même ce nom venu de très loin. Kérouac ? Qu'est-ce que cela veut dire, c'est un nom de guerre.

_Je ne sais pas, ce nom m'est venu naturellement, je ne sais pas ce qu'il signifie, peut-être veut-il dire le mot « mort » dans une autre langue, une langue que nous aurions oubliée.

_Ah ?

Ne plus avoir de mémoire, je veux dire de cette mémoire qui fonctionne par réflexe comme un clignement d'oeil dans la poussière de la route est un état bizarre. Pas de douleur mais le sentiment d'un malaise, comme parfois il en survient quand la mélancolie, d'ordinaire si douce, tourne à l'aigre.

Vous savez ? Oui, vous savez!

_ Il est temps !

Amogh descendit de son cheval et indiqua du doigt l'endroit où nous allions camper. C’était là le rôle de celui qui ouvrait la marche, et nous assumions cette fonction à tour de rôle. Les dangers qui arpentaient cette région étaient certainement légion. D'autres carnassiers rôdaient, et pire que tout l'invisible menace dans l'air.

Amogh avait repéré une anfractuosité dans l'épaulement du sentier. Il se pencha et nota avec satisfaction « impeccable. Ça fleure bon la racine et la feuille sèche. » En effet, il y avait là un espace assez large pour nous deux, profond comme une sape. Mais il nous a fallu nous y glisser en rampant.





Pas de feu ce soir car nous avions aperçu au matin des branches brisées sur le parcours. Certes, la résine des rameaux avait déjà produit son baume en grosses gouttes gommeuses, et le passage était ancien. Mais nous savions par expérience, hélas , que certains hommes sont habiles, et grégaires au point d'investir des zones entières dans la plus parfaite discrétion. Des hommes étaient passés là et nous devions nous méfier. Des hommes, ou quelqu’une de ces femmes musculeuses et belles. En observant ces traces j'avais soupiré et Amogh avait souri :

_Je sais à quoi tu penses, et moi non plus je ne dirai pas non. Mais qui sait ? Qui a arpenté ces bois ? Moi aussi j'aimerais bien en croiser. Tu te souviens la dernière fois, comme elles étaient belles ces deux-là. Comment s'appelaient-elles déjà ?

_Sophia et Yezaëlle !

_Ah oui, Yezaëlle ! Quelles cuisses sublimes. C'est elle qui m'a dit : il faut jouir du monde , tout de suite. Moi je suis d'accord. Et toi, Sophia, quel était la couleur de ses yeux déjà ?

_La couleur de l'eau.





En ce temps qui était le notre désormais, les femmes allaient toujours par deux. Elles étaient toujours armées de longues piques et de très longs rasoirs. Comme nous, elles évitaient les bourgs désertés depuis des lustres, et arpentaient cette terre nue.

C'est elles qui choisissaient le moment.



Nous avons déchargé nos chevaux. Ils ont commencé à brouter des consoudes qui poussaient dans un repli mouillé. Je veillais à ce qu'ils n'en abusent pas, ils devaient avant tout se reposer et ne pas abuser de ce délicieux fourrage . J'avais vu tout à l'heure, sur une replat, des brassées de coquioles ( folle avoine), et j'allais les y conduire. Le soleil déclinait, et une obscurité d'un bleu profond et amical se lovait dans les combes. D'énormes nuages gris et noirs paressaient dans un ciel rose tendre. Il fut bon de s'asseoir là et de n'être plus qu'un morceau de cette énorme chose qu'était devenu le monde.

J'avais bien quelques souvenirs qui tentaient de s'infiltrer dans ma pensée comme un vent mauvais. Mais je repoussais ces vieilles images qui m'auraient « tordu le cœur » si j'avais fait preuve de faiblesse.





Tout cela était bien fini, puisque nous avions pris la route Amogh et moi, mystérieusement indemnes.

La mâchoire des chevaux allaient d'une touffe à l'autre et broyaient les tiges avec ce remuement si doux qu'ont les animaux quand ils mangent, très sérieux et très absorbés par cette tâche. Alors que nous, nous mastiquions souvent sans plaisir, pas pure nécessité, debout souvent, sans plaisir, les yeux dans le vague, sans plaisir, avec une envie impérieuse d'en finir très vite. Il arrivait pourtant que nous croquions de savoureux coperins chevelus ou même des truffes trahies dans la profondeur de leur cache par le vol mystérieux de ces mouches que l'on ne voit qu'en hiver et qui, justement, rôdent autour du champignon enfoui là. Sous leurs incessantes volutes dort le délicieux tubercule. Il suffisait d'observer leur ronde de derviches tourneurs et de creuser exactement à l'aplomb de leurs spirales répétitives. Je fouillais avec mon poignard. Je sortais la truffe et la montrais à Amogh qui, toujours en selle, découvrait dans un immense sourire sa denture de carnassier. Il adorait la truffe. Et il faisait la grimace lorsqu'il s'agissait d'avaler une soupe de campanule raiponce ou un brouet de berce spondyle.

_« Alors feu ou pas feu ? » me demanda Amogh , « ce sont peut-être des femmes qui sont passées dans la sente aux branches brisées. Si des hommes viennent de toute façon nous mettrons nos cagoules, et je te parie une mandibule de chevreuil qu'ils déguerpiront comme des lapins. Avec un peu de chance je pourrais en percer un avec une flèche ».

_« Pourquoi en tuer un, s'ils fuient. »

_« Mais parce que je suis chasseur et toi l'homme des soupes d'orties. Tu ne peux rien savoir de cette jouissance sublime. Donner la mort avec sang froid est un privilège rare et réservé aux seigneurs. »

_« Absurde ! »

_« Ah bon ? Tiens vois cette cétoine dorée, la sur l'églantier, écrase-là entre tes deux doigts »

_« Mais non, regarde ces moirures si tendres, ce vernis mordoré, et la joie paisible de cet animal qui s'en va dormir sous sa feuille, comme nous dans notre gîte sous terre. »

_« C'est bien ce que je dis tu es une herbe, mais je suis le sang ».

Il s'éloigna pour aller chercher quelques brindilles et branches mortes. Il avait décidé : ce soir serait feu. Et ma foi, si quelques femmes lointaines pouvaient nous voir et nous rejoindre, je ne dirais point non.

Je tirais de mes fontes un vieille pipe et un tabac noir. Puis une poignée de Lathyrus tuberosus, des chataîgnes de terre, qui nous feraient un excellent potage avec une potée de chénopodes blancs.

_« Rapplique Absalom! Rapplique ! » Amogh était descendu dans un ravin au creux duquel coulait un torrent glacial « y a des écrevisses ! Rapplique, des écrevisses, c'est jour de chance ».

Nous mangeâmes ce soir-là divinement, d'autant plus qu'en remontant de ce creux profond nous croisâmes des framboisiers sauvages.

Nos bottes au bord du feu, la pipe au bec, nous restions silencieux et repus. Heureux somme toute à jouir du monde tel qu'il était. Sans mémoire l'homme est enclin au bonheur simple de la bête repue.

_« Dis, as-tu un souvenir ? »

_« Il en est un qui me poursuit depuis plusieurs semaines »répondit-il en baissant la voix.

_« Ah ! Parfait, raconte »... « Alors raconte ! »... « He bien j'attends ! » comme je me tournais vers lui, je vis dans la lumière ténue des flammes qui mouraient Amogh qui pleurait. - « Pardon vieux frère, je ne voulais pas te faire du mal ».

Nous sommes restés un peu, sans dire un mot, et puis nous nous sommes faufilés dans la brèche odoriférante de notre abri, le feu fumant encore.

Nous n'eûmes aucune visite cette nuit là, ni heureuse, ni inopportune.

Le matin brumeux nous escorta jusqu'à midi. Nous n'avions pas échangé un mot. Nous filions toujours plein ouest, le long d'un plateau herbeux. De grosses pierres patinées par les vents et le gel exposaient ça et là leurs rondeurs femelles. Le lichen crêpu leur faisait comme des fourrures de couleur céladon. On aurait dit que des fées énormes et impudiques dormaient là-dessous.

Des montagnes enneigées apparurent sur la gauche, elles avaient pour cortège obstiné la ronde moelleuse des busards qui paressaient dans les courants portants.

_« Si j'étais un vautour j'aimerais faire ainsi la sieste, toutes ailes dehors. Pas toi ? »

Amogh répondit en se tordant la bouche : « si j'étais busard je boufferais de la charogne. Toi si tu veux, mais sûrement pas moi. » Bon...La cordialité n'était pas de mise ce matin-là, je repris ma méditation sur les ondes du vent qui savent caresser l'herbe avec une sensualité extrême.









Les abeilles achevaient leur labeur estival en hâte. L'automne frappait à la porte de cette vallée haute.

_« Des abeilles, on cherche le miel ? »

Amogh arrêta son cheval, se retourna un peu en appuyant une main sur le troussequin de sa selle, l'autre sur le pommeau. Il me regarda un instant puis ouvrant un grand sourire dit :

_« Du miel ? Comment refuser ?». Il n'était pas homme à s'excuser, mais savait en un instant effacer la rancoeur accumulée.

Cette sauvegarde, je l'enviais. Moi, j'étais cruellement enfermé quand il m'arrivait d'être contrarié ou malheureux. Alors je ne trouvais pas de sortie et il me fallait déployer un effort considérable pour trouver une faille dans la prison que je m'étais moi-même construite. L'enfer c'est l'enfermement, je le savais, ô combien. Et il n'est pire de geôle que celle que vous avez vous-même bâtie. En l'édifiant, vous la pensez inexpugnable et donc inviolable. Comment, dès lors, se violer soi-même ?

Il ne nous fallut pas longtemps pour repérer la ruche construite sous l'aisselle d'un haut châtaignier brûlé une nuit d'orage. Le bois chauffé avait durci comme durcissent les pointes des lances passées à la flamme. L'arbre était mort, laissant des colonies nouvelles l'animer. Une grosse poignée d'herbes sèches enflammées et passées devant la petite ouverture affola les abeilles. Avec mon couteau j'agrandis le trou, le miel commença à couler dans mes mains. Puis j'arrachai une grosse tranche de rayons, que je lançai à Amogh. Il éperonna sa monture et fila au loin. Je le retrouvais une heure plus tard, mon visage et mes mains diformes.

_« Ah te voilà avec une belle tête rouge, elles ne t'ont pas fait de cadeau les mouches ». Il souriait. Je me massais avec un onguent de bardane et de plantain mélangés à de la graisse de castor. Difforme je souriais. Nous avons partagé le morceau et nous nous sommes goinfrés avalant, pêle-mêle la cire et le miel, et le couvain.

Le monde était sucré ce jour-là.

En remontant à cheval il m'a semblé avoir vu là haut sur la crête une chevelure dans le vent. Mais l'impression avait été si fugace que je n'avais pas alerté Amogh. C'était peut-être la queue d'un cheval sauvage. Il y en avait dans cette vallée nous avions vu la trace de leurs sabots au long d'une grève baignée par le torrent.



Le monde avait changé. Nous avions parfois de fulgurants souvenirs qui nous faisaient atrocement souffrir. Alors nous allions en silence dans cette nature qui, elle ne mentait jamais. Qui n'a pas vu le vent courber les herbes ne sait rien du monde. Celui qui n'a pas pleuré dans sa profonde solitude à la caresse de la feuille, ignore tout. Mais je crois que celui-là n'existe plus.

Parfois des bribes de poème me venaient aux lèvres

« ô jour lève toi, les atomes sont en train de danser

« Grâce à Lui, l'univers est en train de danser

« je murmurai à ton oreille où cette danse les mène

« les atomes de l'air et du désert le savent bien, ils semblent fous

« chaque atome, heureux ou misérable, est amoureux du soleil...dont rien ne peut être dit »

_Ah j'ai oublié un vers « les âmes dansent triomphant en extase ».

Amogh écoutait en silence, un peu heureux peut-être.

_« Attends j'ai ça aussi : Et rythmes lents sous les rutilements du jour,Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour !














_ "Putain ça a de la gueule d'où tu sors ça ?"

_Aucune idée, c'est peut-être de moi *.

Depuis que nous chevauchions, nous avions croisé des ruines moussues, des constructions pourries et abandonnées. D'une infinie tristesse, mais aussi d'une folle éloquence. En ce temps des gens allaient et venaient, des femmes riaient, des hommes essuyaient leur sueur d'un mouchoir à carreaux, et des enfants cruels tiraient les nattes des gamines boudeuses.

Ce monde n'était plus.

* poèmes de Rumi et Rimbaud

Nous évitions les ville lointaines dans les vallées, ténébreuses, totalement, quand le soleil déclinait. Et nous passions au large quand, soudain, au détour d'une courbe la route débouchait sur les restes d'un village, toujours désert. Nous savions, mais comment et pourquoi, que ces zones étaient funestes.

Il nous était arrivé d'une façon bien curieuse de trouver, dans des tonneaux, des livres entiers figés dans la graisse d'oie. Avant nous, d'autres hommes, avaient pris soin de les cacher ainsi.

Amogh ne savait plus lire, mais moi...si. Enfin, je lisais mais ne déchiffrais pas tout. Je savais par un canal très ancien, reconnaître les plantes.Qui étais-je avant ? Et qui était Amogh, mon ami de toujours ? Car je savais confusément, que, dans l'autre monde, nous étions déjà si proches. Si intimement liés.

Comment savoir ce qui nous était arrivé, puisque nos mémoires défaillaient ? Nous savions seulement qu'il fallait se tenir éloigné des hommes, et que les femmes ne présentaient aucune menace. Rien de plus. Y penser était pour nous une torture si intense que nous avions pris l'habitude d'écarter d'emblée cette considération, à l'image des bêtes qui, d'instinct, flairent la fosse hérissée de pics, dans le sentier, devant elles. Elles font alors un détour. Ou demi-tour. Nous mêmes lorsque le sommeil tardait à venir et que notre imagination accomplissait sa funeste besogne, il nous arrivait – au début – de nous plonger dans cet abîme : l'autre monde, ou tout au moins ce que notre chair conservait de lui dans ses replis intimes.

Nous avions ainsi appris, à force de douleurs, ce que savaient jadis les sages : notre mental est notre pire ennemi, il ne sait rien faire d'autre que créer de l'illusion. Et jamais, jamais, il ne cesse sa besogne hardie et cruelle.

Nous savions, désormais, comment le museler.

Nous chevauchions plein ouest. Le plateau s'inclinait tendrement vers une plaine où l'été semblait avoir encore un peu de prise. Il y avait dans le vent une sorte de caresse et de parfum inhabituels. Je me penchais pour tenter de voir d'où venait cette odeur d'asparule odorante, ou plutôt d'iris ? Non, de chévrefeuille... Non, de jasmin... Non, de tubéreuse... Mais non pas de tubéreuse ici... Alors ? Rien que d'infini et de très délicat et de très doux. Nous allions plein ouest. Là où le gel n'a jamais prise.

Nous avions hâte de retrouver cette femelle tiédeur quand, au détour du chemin, nous les vîmes.

Elles étaient deux, comme nous. Une fille accorte blonde et souriante, et l'autre svelte, brune et grave.

Je ne sais comment, mais j'ai su tout de suite qu'elles nous suivaient depuis plusieurs jours. Elles nous observaient de loin. En filant le long de la crête, elles nous observaient. C'est la fille maigre dont j'avais aperçu la chevelure soudain soulevée par le vent d'Ouest. Elles nous avaient devancés et s'étaient placées là, dans cet épaulement de colline. Exactement sur notre route. Comme toujours elles nous avaient choisis après plusieurs journées d'un guet attentif. Nous étions à leur goût puisqu'elles consentaient à se dévoiler enfin. Si nous avions commis un acte jugé par elles désagréable elles auraient tourné bride. Qu'aurions nous pu faire ? Je me suis posé souvent la question, nous embrasser peut-être Amogh et moi ? Cette idée seule m'amusait tant elle était extravagante. Ou alors si nous avions tué un oiseau sans le manger ? Mais cela même Amogh ne le faisait pas.



Ce jour-là le rôle « d'ouvreur de route » m'était dévoulu. Je mis pied à terre, et me retournant à peine je vis Amogh enfiler une encoche de flèche dans son arc.

La femme blonde dit :

_« Salut hommes, n'est-il pas l'heure du bivouac ?

_« Il est encore tôt » dit Amogh.

_« Justement nous aurons plus de temps » répondit-elle avec une sorte de ravissante effronterie.

Comme je m'approchais seul, la plus maigre esquissa un sourire d'une douceur si gracieuse que je tendis la main vers elle. Elle s'avançait et plaqua sa paume sur la mienne et me regardant droit dans les yeux. Je frissonnai. Elle le sentit, et sur le bord de ses paupières coula une larme...



A la lueur du feu notre étreinte fut d'une puissance à secouer la terre. Je crois bien d'ailleurs qu'elle vacilla. Nous avions perdu bien des choses, mais pas le sens des caresses.









Le souffle apaisé, comme je caressais ses cheveux, je lui murmurai :

« peut-être avons-nous lancé un enfant dans l'univers ? ». Elle soupira et répondit doucement :

« plus personne. Plus personne ne fait des enfants. Nous sommes toutes stériles. Le monde retourne d'où il vient. Tu devrais savoir cela. Voilà pourquoi il faut en jouir. Nous sommes les derniers à pouvoir le faire»

_ « Mais pourquoi que s'est-il passé ? Je ne parviens pas à me souvenir, et les quelques livres que j'ai pu trouver dans les ruines, et que j'ai bien du mal à lire, n'en disent rien. Regarde... »





Je tirais de ma besace une liasse sous une couverture de papier plus épais et j'ânonnais : « ca-ta-logue de la ma-nu-fac-ture d'armes de Saint- E---tienne ».

_« Ce livre ne dit rien ! »

_ « Je n'en sais pas plus que toi. » dit-elle en s'enroulant dans sa couverture de fourrure « je ne sais pas... Je suis fatiguée.»

Amogh au matin avait le sourire d'un homme heureux. Son amie était déjà partie. Et quand mon aimée fut réveillée, ses petits seins pointus émergeant de la peau de cerf qui avait été notre couche, elle chercha du regard sa compagne. Se sachant seule soudain, elle surgit nue, maigre et musculeuse. S'habilla prestement et, me lançant un baiser de la main, disparut dans les fougères hautes au moment où, du haut de la crête, l'autre, d'un long sifflement, l'appelait.



Avec Amogh nous reprîmes la route, apaisés et insatisfaits. Nous aurions aimé fonder une tribu. Recommencer le rite, faire de nous une civilisation d'herbe et de viande.

_l'as-tu seulement aimée ? Ai-je demandé à Amog?

_Avec fougue, Absalom, avec fougue ! Et je pense avec tendresse aussi car nos lèvres aussi se sont unies. Elle me manque. Est-ce cela l'amour ?

_T'a-t-elle dit son nom ?

_Dans un souffle, elle a dit Eloneloa, mais je n'en suis pas sûr. Et toi raconte.

_Elle était osseuse, tu as vu, et elle a eu des gestes d'une tendresse si touchante... Elle a gémi et murmuré des mots inconnus. Elle ne m'a pas dit son nom, ou alors était-ce Sophia ?... Mais elle m'a mordu l'épaule. Elle était d'une beauté fulgurante. Elle me manque aussi.



Nous avons repris notre route cap à l'ouest. En silence. Que dire de plus qui ne soit dès lors qu'impudeur. Les hommes ne sont pas ainsi, en revanche il paraît que les filles n'ont pas comme nous cette embarras. Tiens d'où me venait cette réflexion ? J'ai cherché... impossible de me souvenir...

Il en était toujours ainsi lorsque nous rencontrions des femmes. Nous laissions en elles des bribes de nous, des enfants futurs inaccomplis.

_« des petits que nous ne connaîtrions jamais et qui, peut-être, un jour lointain, peut-être nous perceraient de leurs lances dans une perfide embuscade. » dit Amogh en riant.

_« Non pas, il n'y a plus d'enfant, c'est ce qu'elle m'a dit »

_« Ah ??? He bien tant mieux ! »

En tête j'avais cet air triste que je murmurais

« Well, I see you there with a rose in your teeth

One more thin gypsy thief

Well, I see Jane's awake

She sends her regards »

_ "Quelle est cette langue?" interrogea Amogh

_"Aucune idée".

Le monde était devenu celui des femelles puissantes, inaccessibles à notre mal. Elles allaient par petites troupes, souvent en duo seulement. Elles aussi avaient trouvé un mode de vie libre. Elles n'allaient au contact que par furieuse nécessité. Elles ne se dévoilaient qu'après un long examen, elles ne redoutaient personne, et partaient toujours après la première nuit. Nous n'avions jamais vu de troupes mixtes. Et les rares escouades masculines observées de loin sous le couvert des frondaisons épaisses ne comptaient jamais de femmes. Nous mêmes Amogh et moi allions seuls, tous les deux. Et je me demande bien ce que nous aurions fait si une seule de ces gracieuses passantes était restée avec nous...




Nous progressions désormais sur une plaine hachée de bosquets. La montagne était derrière nous, et nous apercevions au loin sa couronne de nuages. Le chemin était mouillé. Les sabots des chevaux y laissaient de vastes trous immédiatement inondés.

J'ignore pourquoi nous avions choisi ce cap. Il fallait bien en choisir un, n'est-ce pas. Et puis les neiges de l'Est ne nous manquaient pas. Certes l'hiver approchait, mais nous n'en sentions pas encore la morsure, comme si notre marche repoussait le vent glacial dans ces gorges abruptes qui font de grosses entailles dans les montagnes, et où l'air hurle atrocement. Et c'est un fait que l'ouest était doux. Il levait en face de nous des brises d'une tièdeur de femme. Et des parfums, de quoi ?_« Sens-tu cette haleine Amogh ? »_

« Oui Absalom... C'est comment dire ? »

_« Sexuel ? »

_« Non... Enfin pas seulement, c'est puissant. »

_« Attends, attends... Peut-être est-ce … la mer ? »

_« La quoi ? »

_« Je ne sais pas, je me souviens peut-être, ce parfum n'est-il pas celui des marées ? De la vie qui va et vient? De la source même ? De l'ivresse des étoiles ? Une odeur nécessaire ô combien ? Peut-être une odeur de bouillon? Peut-être une odeur de sueur mouillée? Ou une odeur familière mais inconnue? Une odeur de famille pour un orphelin ? Une odeur de moi ? Une odeur de la maison ?»

_ " Maison ? Quelle maison ?"
















Le lendemain nous étions face à l'immensité d'eau.

_« C'est donc cela ? » interrogea Amogh. L'air était d'une douceur extraordinaire. Nous longeâmes les vagues vers le sud.

_ « Ce soir nous dînerons d'huitres ! »

_« De quoi ? »

_« D'huîtres » je tirais de ma fonte un minuscule livre trouvé l'an passé bien plié dans une chiffon gras au fond d'un trou maçonné de pierres taillées, intitulé « la physiologie du goût » Brillat Savarin, tome premier, Paulin éditeur 1846. Je lus en ânonnant la fin de la page 102: « On se souvient qu'autrefois, un festin de quelque apparat commençait ordinairement par des huîtres, et qu'il se trouvait toujours bon nombre de convives qui ne s'arrêtaient pas sans en avoir avalé une grosse ( douze douzaines, cent quarante-quatre).J'ai voulu savoir quel était le poids de cette avant-garde et j'ai vérifié qu'une douzaine d'huîtres, eau comprise, pesait quatre onces, poids marchand, ce qui donne pour la grosse trois livres. »

_« Bigre quels ogres ! En quelle année c'était ?» demanda Amogh

_« 1846 ».

_« En quelle année sommes-nous ? »

_« Aucune idée ».

_ " M'en moque je mangerai donc une grosse d'huîtres."

_ "Aimes-tu seulement cela? "

__ " Aucune idée... J'aime tout ce qui ce mange... Enfin je crois".

L'eau était fraîche à nos chevilles. Nous nous sommes déshabillés, et avons plongé avec délice. Cherchant dans le fond ces huîtres tant prisées par ces hommes d'un autre monde. Tout à notre jeu nous ne les vîmes pas arriver. Heureusement j'avais pris soin d'attacher les chevaux à couvert, à l'écart, dans une pinède assez éloignée de la plage. Ils étaient cinq, le visage couvert d'une teinture bleue, ils avaient été devancés par une sorte de chien fou, mi renard, mi loup, très laid. Ils nous regardaient, plantés là sur la plage, forts et armés de pics. Nos rires joyeux cessèrent à l'instant. Et un frisson me parcourut l'échine. Sous la surface Amogh saisit son couteau qu'il ne quittait jamais. Nous avons nagé jusqu'à retrouver le sable sous nos pieds. Et nous sommes restés un instant, à bonne distance, immergés jusqu'au cou.

Les autres prononcèrent d'étranges borborygmes. Soit il n'avait pas de langue, soit elle n'était pas humaine.

Amogh avec une audace inouïe avança vers eux, résolu, inflexible, en chantant un curieux chant de gorge que je n'avais jamais entendu.




En expirant de l'air de toutes ses joues. En expirant et en faisant siffler lugubrement ce souffle, Amogh sortit de l'eau et fonça sur la troupe. Cette audace déconcerta les hommes bleus qui reculèrent en mettant leurs mains devant leur visage et, comme Amogh, continuait d'avancer, et moi derrière lui, ils prirent peur et détalèrent en hurlant, suivis de leur chien bizarre.Sur la grève, alors que nous séchions au vent léger, je demandai à Amogh



_"Mais qu'as-tu fait? Comment savais-tu qu'ils fileraient comme une nichée effarouchée?"



_ "C'est Eloneloa, l'autre nuit, qui m'a dit que les hommes avaient peur du souffle des autres.



_"Comment cela est-il possible ?"



_"Je l'ignore".



_" Et pourquoi les femmes ne le redoutent-elles pas?"



_ "Je l'ignore".



Nous n'avions jamais vu d'aussi près des hommes. Les seuls que nous avions aperçus jusqu'alors l'avaient été de très loin, d'une vallée à l'autre. Ils allaient par petits groupes, ou comme Amogh et moi, par deux.

nous sommes enivrés de nous-mêmes. Quelle belle et douce victoire!

Nous avons dansé dans l'eau, nus, en tournant sur nous mêmes, une main vers le ciel, l'autre vers la terre. Et nous nous sommes enivrés de nous-mêmes. Quelle belle et douce victoire!

Nous nous sommes rhabillés, nos vêtements ayant été au préalable enfouis sous le sable par sage précaution, nos armes aussi, à sept pas d'une roche couverte d'algues. Une roche qui avait une forme de chien. En riant nous avons rejoint la lisière où attendaient nos chevaux. Mais les hommes bleus nous avaient précédés. Les chevaux n'étaient plus là!

Amogh hurla de fureur et moi je m'affaissais dans le sable. Tous nos biens étaient dans nos fontes : trois livvres, celui de la Manufacture d'armes de Saint-Etienne, celui qui parlait des huîtres, et un autre que je n'avais jamais pu lire à part son titre énigmatique : bible ; nos outils pour tendre des pièges et coudre les peaux, une boussole ( c'est ce nom mystérieux qui était gravé dessus) cassée mais jolie, nos provisions de viande séchée, nos sacs de peau dans lesquels nous gardions un peu d'eau, quelques silex neufs (heureusement nous en avions dans nos poches), toutes les feuilles séchées qui guérissaient des fièvres et de la mélancolie, et ma longue flûte de roseau.

Nous étions sans force. Amogh assis les jambes écartées laissait filer le sable dans ses doigts avec un regard si vide qu'il m'a fait peur.





Je lui ai tendu la main. Il s'est levé et a dit

_ Qui a eu la bone idée d' attacherles chevaux ici?

_ C'est moi





_ « Bon, tant pis, on ne peut pas gagner tout le temps.







Nous avons repris notre route à pied. Il nous fallait retrouver les gibiers faciles, et pour cela regagner la montagne, sans tarder, avant les grandes neiges.





Nous avons couru trois jours le long de la rivière qui est peu à peu devenait un torrent. Nous avons grignoté des racines de bardane, du pissenlit, des carottes sauvages, du panais, onagre et quelques grosses ravenelles. Amogh a tendu quelques collets en vain. Mais il n'avait pas son pareil pour l'affût, immobile des heures, se métamorphosant en pierre, plus figé qu'une roche. Il avait ainsi capturé des ragondins si myopes qu'ils passaient le soir à portée de sa main.

Nous les avons dévorés, et avec leurs tendons nous avons pu tendre des pièges élaborés ; avec leurs dents affûtées sur des granits doux nous avons eu des pointes de flèche redoutables empoisonnées comme il convient pour n'avoir pas à courir des heures derrière le cerf blessé.

En deux semaines, amaigris mais vifs comme des chats nous avions reconstitué l'essentiel de notre équipement. Il était temps, la neige commençait à tomber. Notre course folle nous avait conduit sur des hauteurs riches en animaux de toutes tailles. Nous avions assez de peaux pour construire un abri matelassé de fougères. Et nous avons cousu les peaux et les avons assemblé en couvertures.





Nous avions assez de viandes et de graisses pour affronter le début de l'hiver. Le gel était intense. Les journées longues et paresseuses.



_ Nous redescendrons à la mer au printemps après avoir franchi le col. Nous reprendrons la route de l'ouest et du sud.





_ En attendant nous hibernerons.





Amogh avait cette qualité précieuse de ne jamais remâcher un échec. La rencontre avec les hommes bleus était lointaine, mais jamais depuis il n'avait fait allusion à la perte de nos chevaux.





Au long des heures froides, moi, ce qui me manquait c'était mon livre de la manufacture de Saint-Etienne.



Nous partions au matin chasser et il fallait rentrer tôt car la nuit était précoce en cette saison. Les plateaux alourdis de neige étaient comme de douloureux miroirs sous le soleil de midi.



Dans des omoplates de rat nous avons taillé des fentes et nous avons ajusté à nos yeux ces fines meurtrières qui filtraient l'insupportable lumière. Avec des tendons de chevreuil, nous avons tressé des raquettes pour ne plus nous enfoncer jusqu'aux cuisses dans la neige fine. D'une certaine façon cette vie était bonne à vivre car la viande était abondante. La chasse aisée. Le gibier avait faim et nos pièges étaient rarement vides, et la trace des grands animaux était bien visible sur les étendues désertes du plateau.



Nous parlions fort peu. Nous n'échangions que d'utiles paroles, souvent à voix basse car la chasse nous habitait toute entière.

Nous jouissions du monde qui, à part le sang de nos proies, étaient d'une sérénité absolue. Et même le sang sur la neige composait de gracieuses harmonies. Tout était éperdument beau !

Un matin, alors que nous nous étions éloignés de notre hutte, et que nous avions passé le col pour verser dans la vallée voisine où nous avions repéré une harde de biches la veille, nous avons vu des pas humains sur la neige. Ils se dirigeaient vers l'est. Les traces étaient fraîches au point que le bord de l'empreinte était à peine dure et le fond absolument pas gelé.

Du regard nous nous interrogeâmes Amogh et moi. L'empreinte était menue, c'était celle d'une femme seule à n'en pas douter.



_ "Regarde, regarde, a dit Amogh, elle boite. Vois comme le pied gauche s'enfonce plus légèrement. Elle semble malade."







_ "Malade ou blessée" répondis-je





Pendant que j'observais l'horizon à la recherche d'une éventuelle silhouette, Amogh avança d'une centaine de mètres.





_ "Bien vu Absalom, voici des trace de sang bien fraîches!"

Le sang sur la neige soulève toujours une sorte de grâce singulière. Ce rouge si beau, si... vivant d'une certaine manière ; avec ce blanc si coupant, ces deux nuances sont faites pour être sœur. Je m'absorbais dans cette contemplation. Amogh aussi restait silencieux, fasciné par tant de pureté, par tant d'évidence. La jouissance du monde est aussi dans ces instants nés d'une brutalité aboutie.

Le sang n'était qu'en fines taches, mais plus on suivait la piste, plus les marques s'élargissaient. A l'évidence une blessure profonde s'était rouverte.

La piste menait au pied d'une falaise abrupte coiffée d'une crête de rudes résineux, petits arbres, âpres qui savaient résister aux tempêtes et qui livraient toute leur énergie à faire entrer leurs racines dans la roche, comme des crocs puissants.

Les empreintes aboutissaient à une minuscule faille dans la paroi.

_« Prudence , prudence » dit Amogh en allumant une branche d'épicéa à la braise qu'il entretenait toujours dans un petit sac de peau dure.

La flamme s'élança soudain. Et le poignard dans l'autre main, il entra dans le mince trou en se faufilant.

J'attendis de longues minutes. Puis, très loin dans le cœur du caillou j'entendis la voix d'Amogh

_ « Viens vite Absalom, apporte deux perches ».

Il ne fut pas difficile de tailler deux beaux rejets dans un taillis de châtaigniers tout proche. Je n'avais pas de feu, ni de torche, j'entrais donc à tâtons, tirant derrière moi les deux morceaux de bois.

Le sol était caillouteux, je me cognais la tête au plafond du fin boyau. Après avoir progressé dans l'obscurité complète baignée d'une odeur lourde de moisissure, j’aperçus au loin la lueur de la torche.

Je fus assez rapidement aux côtés d'Amogh qui était penché au-dessus d'un corps inanimé.

C'était une femme

_« C'est... C'est Sophia !»

_« Sophia ? »

_« La fille avec laquelle j'ai passé la nuit, tu te souviens, la compagne d'Eloneloa. »

_« Ah... Il est vrai que tu la connais mieux que moi » dit Amogh avec un malicieux petit sourire.



Elle gisait là enveloppée dans une peau de cerf. Amogh ouvrit un peu cette enveloppe et l'on vit une large entaille dans l'échine de la jeune femme, une vilaine coupure qui avait ouvert ses vêtements de cuir et s'était fait un chemin jusque dans ses entrailles. Les lèvres de la plaie étaient mouillées de sang frais.

J'approchais mon oreille du visage émacié, si maigre.

_ « Elle respire encore . »

_ « On va la sortir de ce trou à rat, on n'a rien ici pour tenter de la soigner. Faisons un brancard. »



La peau de cerf attachée aux perches de châtaignier fit une civière suffisante pour traîner Sophia le long du boyau. Puis en la tirant par les pieds, et Amogh lui soulevant la tête, je parvins à la poser au pied de la falaise, à l'air libre. J 'avais espéré que le froid vif puisse ramener Sophia à nous. Mais elle restait inanimée, très blanche, belle encore.

Il nous fallut longtemps pour rejoindre notre gîte, la femme n'était pas lourde, mais la neige était fraîche, et en dépit de nos raquettes, elle ne supportait pas le poids de nous trois ainsi liés les uns aux autres. Nous formions certainement un curieux équipage. Je fermais la marche et je prenais soin d'amortir les a-coups qu'Amogh accomplissait en jurant, maladroit avec ses mains en arrière et sa longue silhouette penchée en avant. Nous avions mis sur Sophia nos chabraques désormais sans objet depuis la perte de nos chevaux, des capes en peau de castor pour la réchauffer, et en dépit des efforts qui nous coupaient le souffle, nous claquions des dents, tant le froid était vif, brutal, acéré. Sans doute attirés par l'odeur du sang, un parfum qui porte loin dans le froid, des loups en meute, avaient rejoint un promontoire sur notre droite, et nous suivaient attentivement de leur infecte démarche svelte. Il y avait du félin dans cette façon de ne toucher que très peu au sol, et aussi dans cette manière un peu répugnante d'allonger le cou et de filer au petit trot, la tête basse et le regard félon.

Nous arrivâmes enfin, épuisés, et affamés, car naturellement la halte prévue au début de notre traque avait été escamotée.

Notre abri était volontairement exigu, pour le chauffer plus facilement. C'était ce que jadis les bûcherons appelaient un "cul de loup". L'unique pièce était à demi-enterrée. Nous avions creusé cet espace, et l'avions couvert d'une grossière charpente en perches de douglas. Des brassées de fougères jetées là en épais matelas, en guise de toiture, nous assuraient le sec et le chaud. Une lourde odeur animale mêlée de terre mouillée et de champignon flottait dans cette demi-cave.

Nous avons attribué, sans concertation, la meilleure place à Sophia. C'est-à-dire loin de la porte et proche du foyer. C'est ici aussi que le matelas de feuilles sèches étaient le plus épais parce qu'il couvrait une sorte de creux naturel dans la roche, et c'est là que peu à peu s'était accumulé les feuilles de l'autre paillasse. Nous l'occupions jusqu'alors à tour de rôle, Amogh et moi. Nous formions tous les deux une magnifique république.

Il fallut partager entre nous ce qui restait, ce qui ne fit pas un lit bien moelleux, ni pour lui, ni pour moi.

_Charge le feu dis-je pendant qu'avec d'infinies précautions je déshabillais Sophia.



Amogh jeta dans la braise une bonne falourde.

Sophia n'était pas bien grosse quand je l'avais naguère serrée dans mes bras, mais elle était cette-fois d'une effrayante maigreur. Elle n'avait pas mangé à sa faim depuis longtemps. Elle était sale également, elle qui m'avait semblé si coquette au point de se frotter la peau avec des aspérules odorantes séchées. Elle embaumait alors le foin, l'amande et la vanille.

Avec mille précautions je lui retirai le gilet en lapin qu'elle portait à même la peau et qui, aussi, avait été tailladé par la lame.

Du sang séché formait de grandes plaques devenues dures avec le temps et le froid.

Il me fallut longtemps pour parvenir à dégager totalement ce corps osseux. La plaie était longue et profonde, entre le nombril et le flanc. Elle semblait voir été provoquée par un coup de sabre fin, aiguisé comme un rasoir. Qui pouvait user de telles armes ? Des gens qui fouillaient encore les villes mortes certainement. Nous, qui pourtant étions habiles, ne disposions que de lames certes coupantes, mais épaisses. La plaie était considérable mais elle n'était pas mortelle, sauf à perdre tout son sang. Un détail m'intrigua : les bords de la coupure avaient une couleur bleue fort intrigante. Je goûtais le bout du doigt que je venais de frotter doucement au sang frais, et je reconnus immédiatement le datura stramonium. La sève de cette plante toxique avait été répandue sur la lame pour pénétrer dans le corps de la victime. L'effet était inéluctablement mortel au bout de plusieurs jours, huit ou dix peut-être.

Depuis quand Sophia avait-elle été blessée ? En été j'aurais su tout de suite déterminer l'exact moment de son agression, la venue d'insectes dans l'entaille ne peuvent alors pas tromper, mais au cœur glacial de l'hiver c'était impossible.

Les symptômes étaient flagrants : le cœur battait vite, la bouche était sèche, la pupille dilatée, et Sophia qui aurait dû être trempée d'urine depuis qu'elle était inanimée, était restée absolument sèche. Et cela était d'une gravité extrême. L'urgence absolue était de rétablir la circulation naturelle des fluides.

Par bonheur, depuis le vol de nos chevaux, j'avais conservé dans mes poches un peu de poudre de fève de Calabar qui avait échappé - parce qu'elle était restée dans mes vêtements sur la plage - aux funestes hommes bleus. Je préparais une soupe claire avec ce remède que j'introduisis avec mille précautions, et durant une longue heure, dans la bouche de Sophia. Par réflexe elle déglutissait. Mais il fallait procéder avec lenteur, et mesurer avec exactitude la quantité qui pouvait être absorbée sans provoquer le rejet.

Elle murmurait un mot bizarre :

_ Maman. Maman. Maman court dans la pente verte.





_ Elle divague constata Amogh occupé à tresser des lacets en peau d'anguille.





_ Non, maman est un mot ancien. J'ignore ce qu'il signifie, c'est un mot perdu qui remonte soudain à son esprit, comme il arrive parfois aux agonisants. J'aimerais tant moi aussi dévaler des pentes vertes, cette neige et ce froid me lassent.





_ Peut-être mais c'est ce qui nous fait manger.





Si j'avais su écrire j'aurais gardé ce nom si beau, "maman", car je sais qu'il se perdrait de nouveau. Notre mémoire était si médiocre. Peut-être même allait-il disparaître pour toujours. Peut-être était-ce la dernière occasion de l'entendre, d'entendre comme il sonnait, et comme il résonnait bizarrement en nous. Comme une tristesse surannée.

Pendant que je m'activais à réanimer Sophia, Amogh alimentait un feu constant, et préparait ses pièges, sans un mot. Je voyais bien que ce changement dans nos habitudes le contrariait.

_ « Tu aurais préféré que nous trouvions l'un de ces hommes bleus ? »

_ « Certainement, l'affaire aurait été plus vite expédiée, je lui aurais tranché la gorge et nous serions de retour depuis longtemps avec du gibier frais. »

_ « Nous ne pouvions quand même pas la laisser ainsi ? »

_ « Oublies-tu que je t'ai appelé ? J'aurais tout aussi pu revenir et te dire qu'il y avait dans le fond de cette grotte un humain mort, et l'affaire en serait restée là. »

J'ai veillé sur Sophia toute la nuit. Si j'avais connu un dieu je l'aurais prié. Depuis des années je cherchais en vain les herbes qui font prier. J'en avais testé de toutes les sortes et parfois il m'avait semblé atteindre le but spirituel, l'extrême fine pointe de l'âme, là où tout n'est que vacuité féconde, là où tout tourne dans une absolue sérénité autour d'un axe lumineux, là où il n'y a plus homme ni femme, faim ou soif, douleur ou fugace plaisir, là il n'y a rien si ce n'est un bain voluptueux d'amour constant... mais je vomissais avant d'atteindre cette lumière.



Au matin elle avait les jambes mouillées et une forte odeur d'urine envahit le petit espace surchauffé. Amogh se réveilla en faisant la grimace.

_ « Nous allons la sauver, je crois bien » lui dis-je.

_ « Ben j'espère ! Quelle puanteur. Je sors, je vais chasser ».



Durant toute la journée Sophia resta plongée dans un profond sommeil. Mais sa respiration avait retrouvé un rythme ordinaire, ses fonctions vitales aussi... si je puis dire.

Au soir Amogh revint avec trois petits bruants étouffés à la bascule et un beau lapin transpercé de frais. Il avait tout spécialement chassé les oiseaux pour Sophia, car d'ordinaire nous ne perdions pas nos forces pour un si maigre repas. J'en fis un bouillon qu'elle but avec une extrême lenteur.

Trois jours passèrent ainsi, Amogh, après les bruants prit une oie grasse qui fit un excellent potage. J'étais infirmier, cuisinier, garde-malade, valet voué aux basses besognes.

J'étais heureux.

Enfin le soir du troisième jour, Sophia entrouvrit les yeux et murmura :

_« Eloneloa... »

_ « Elle appelle sa copine, dit Amogh, Eloneloa c'est celle avec qui j'ai couché, et qui m'as donné le secret du souffle qui a été si efficace pour chasser les hommes bleus. »

_ « Tu es avec nous, Amogh et Absalom, tu ne crains rien. Repose toi, tu nous diras ce qu'il s'est passé. » murmurai-je à l'oreille de Sophia.

_« Eloneloa... »

Sophia sombra de nouveau dans son profond sommeil.

Je veillais encore une partie de la nuit, puis Amogh me relaya car si j'avais pris une tisane de ces herbes qui tiennent les yeux ouverts ( cassis-persil), la fatigue me terrassa et je m'endormis en rêvant à la mer. Elle était douce à la peau et semblait notre amie. De longues algues fluides nous caressaient les jambes avec une légèreté amoureuse.

_ « Crois-tu qu'Eloneloa soit restée là-bas dans la grotte et que noue ne l'ayons pas vue ? »

Amogh secoua la tête

_ « Impossible, le boyau faisait encore un coude, je suis allé y voir pendant que tu me rejoignais. Elle était seule. »

A l'aube du quatrième jour, Sophia nous réveilla d'un cri :

_ « Eloneloooaaaaa ! »

Elle était tout à fait réveillée, paniquée et très agitée, donnant des coups de poings et de pieds. Pendant que j'essayais de la raisonner avec la plus grande douceur, Amogh l’assomma d'un coup sec avec le manche de sa hache.

_ « Navré je n'ai pas su quoi faire d'autre ».

Expéditif mais très efficace. Sophia revint à elle avec un furieux mal de crâne, elle n'avait plus le désir de se battre.

Son regard exprimait une lassitude extrême et un profond chagrin





Nous lui avons tout expliqué, depuis le début, lentement. Comment nous avions vu les traces dans la neige, puis la mince faille dans la falaise, et sa découverte, inanimée , au fond de la grotte. Sa blessure aussi, si vilaine blessure. Alors elle a pris à son tour la parole, calmement, pour nous dire ces épreuves.


Nous étions inquiets. Si l'effet du poison semblait désormais contrarié, Sophia avait perdu beaucoup de sang. Trop.

Voici son récit, il fut entrecoupé de longues périodes de silence et parfois même d'inconscience, de larmes aussi.





« Après vous avoir quittés, nous avons mis le cap à l'Est ; Eloneloa et moi. Le monde était beau, l'automne donnait à plein. Nous avons chevauché deux semaines et avons abordé une forêt d'érables flamboyants. Ah que c'était beau. Nous étions heureuses comme des enfants. Nous vous avions aimés et ce souvenir restait pur et tendre. Nous parlions parfois de vous, sans jamais dire si nous aurions voulu rester en votre compagnie... Je ne crois pas... Ou alors un peu, une saison d'hiver par exemple. Mais je ne sais pas... Ou alors quelques jours... Peut-être mais pas plus. Nous n'avons pas osé demander et vous n'avez rien fait pour nous retenir... Alors... Nous chevauchions ainsi libres et gaies. Nous avions entendu au loin, du haut d'un col les cris brutaux des hommes bleus. Nous nous en étions toujours tenues éloignées. Nous ne les redoutions pas. Nous les savions à pied et incapables de nous menacer nous qui avions nos chevaux. Pourtant au détour d'une courbe nous les avons vus. Ils nous attendaient, et horreur, deux d'entre eux chevauchaient des montures, l'une rousse, et l'autre pommelée. »

Nous échangeâmes un regard avec Amogh : ces chevaux, c'était les nôtres !

Elle poursuivit :

« Nous avons tourné bride, mais ils étaient déjà sur nous. Un casse-tête en pierre s'abattit sur Eloneloa... J'ai vu... J'ai vu, son cerveau écrasé couler sur sa nuque... Elle est restée un instant bien droite, puis elle s'est effondrée. J'ai reçu un violent coup à l'échine. J'ai serré les jambes sous la douleur, mon cheval est parti au galop. Il était plus fin, plus rapide, dans ces bois touffus. Mes assaillants n'ont pas pu me suivre. J'ai chevauché longtemps... longtemps...longtemps. Jusqu'à un surplomb enneigé. Là, dans un creux d'arbre, j'ai caché mon sac et celui d'Eloneloa qu'elle venait juste de me passer pour que j'y puise une tranche de cerf fumé. Allégée j'ai cherché un abri. J'ai glissé au bas de la falaise et j'ai trouvé une minuscule grotte où je me suis glissée, après... »



Ce récit avait duré, il avait épuisé Sophia qui sombra de nouveau dans une sorte de coma agité. Amogh ne disait rien, mais je sentais dans son regard le reproche. Si j'avais mieux caché les chevaux sur la plage, tout cela ne serait pas arrivé. Je le savais mieux que lui. Une fureur lointaine monta dans nos âmes, une envie de meurtre, une envie de voir le sang des hommes bleus couler en abondance. Une folie meurtrière qui s'estompa enfin comme l'aube basculait dans la vallée.

Mais ce cruel destin eut une conséquence qui bouleversa définitivement nos vies. Le monde en serait différent, et plus encore nous appréciâmes alors les languides heures, les joies soudaines, les poignées de framboises sauvages, les rondeurs chaudes, les plongées dans le sommeil quand il pleut dehors, les saveurs sauvages et les parfums féminins, entêtants et délicieux des tubéreuses sauvages, le jaune audacieux des iris au bord des marais, les ombelles gracieuses des herbes couronnées. Nous avons su combien il fallait jouir du monde à corps perdus, car nous serions les derniers. Nous avions compris ce qu'il était advenu, et l'homme est ainsi fait qu'il a besoin de savoir. Cette connaissance nous libéra car elle devint tout-à-fait inutile.



Voici ce qu'il advint.



Le lendemain Sophia fut terrassée par plusieurs crises, le souvenir fraîchement évoqué la bouleversait. Cela l'épuisait. Elle reprit connaissance quelques instants dans la soirée.

_ Vous devez aller chercher les sacs cachés... Ils sont dans une souche de chêne mort, au bord de la falaise, en haut. Il y a sur la droite un éperon rocheux qui ressemble à un profil d'homme. Vous devez y aller... Promettez le !

_ Nous irons demain, c'est promis dit Amogh avec une douceur que je ne lui connaissais pas. Il caressa la main de Sophia qui sut que notre parole était engagée et que nous accomplirions son voeu sans attendre. Cela l'apaisa tout-à-fait.

Au premières heures du jour, alors que Sophia dormait, nous avons quitté notre refuge. Le ciel était zébré de rose, sur un fond céruléen très pur. En temps ordinaires la journée aurait été belle pour la chasse. En deux heures de bonne marche nous étions au pied de la falaise. Il nous fallut longtemps pour trouver la sente abrupte qui conduisait à son sommet, elle débouchait au large derrière un mamelon couvert de neige. Nous avons gravi ce passage qui trahissait par des bruyères cassées et des genets pliés le passage encore récent de Sophia. Au sommet, la crête présentait un plateau parfait. En enjambant les sapins nains et les ajoncs tenaces et griffus qui crissaient sur nos chausses de peau rude, nous sommes parvenus à l'aplomb de la grotte. Sur la droite, en effet un curieux profil d'homme se dessinait. Et là le chêne décrit par Sophia. Sous une couche de neige fraîche nous avons trouvé les deux sacs de cuir.

Alors que le soleil se couchait nous arrivions tout juste à proximité de notre abri. Le ciel était fouetté de rouge vif. J'aurais aimé attendre l'arrivée de la nuit pour me remplir de cette paix, de ce silence profond, mais nous étions partis depuis longtemps et Sophia devait s'inquiéter. Et elle avait faim à n'en pas douter.

Amogh avait voulu que nous passions par le torrent, où des truites avaient été prises dans les nasses.

_ Cela nous changera de l'ordinaire et cette chair fraîche fera du bien à Sophia avait dit Amogh, qui, comme toujours, avait raison.

Mais Sophia était morte. Déjà raidie. Une tristesse atroce nous accabla. Il était trop tard pour entreprendre quoique ce soit, nous avons dormi à côté du cadavre. Et au matin je l'ai parée, j'ai étendu sur son corps par moitié, de la glaise rouge, et de l'argile verte, poudres sauvées du désastre au bord de la mer. Nous l'avons portée dans la grotte. Je la savais coquette. J'ai placé une petite pochette odoriférante à côté de son beau visage. Elle contenait la sécrétion d'une glande de moschidés. La caverne soudain fut d'une douceur extrême. Comme un ventre. Nous avons laissé là quelques provisions : noix et viandes boucanées, et de l'eau dans une gourde de peau. Pour son dernier voyage.

_ Que faut-il dire ? Demanda Amogh

_ Je l'ignore,répondis-je... va , va chère Sophia, rentre dans ta maison.

_ C'est bien.

Nous sommes rentrés et nous avons ouvert les sacs. Parmi les provisions séchèes, quelques ustensiles ordinaires, et une petite poche emplie d'aspérules séchées qui embauma soudain l'espace, c'était le sac de Sophia. Dans l'autre, celui de sa compagne, il y avait un livre très abîmé. Amogh l'ouvrit, une page avait été marquée et annotée.

_ Lis Absalom, lis !



_ Le titre : « La théorie du Grand Complot mondial » par Jean-Luc Caradeau. C'est un vieux livre : achevé d'imprimer en octobre 2012. La page qui est marquée et annotée est la n°99. Je lis : «Le virus du jugement dernier est prêt : la formule n'est pas de nous, elle vient du New-York Times qui consacrait son éditorial, le 7 janvier, à cette petite merveille de technologie génétique... »

_ Je ne comprends rien m'interrompit Amogh

_ Moi non plus je n'y comprends rien. Je reprends : « cette petite merveille de technologie génétique : un super virus de la grippe. Une version du H5N1 ( le virus de la grippe aviaire) génériquement modifié et sélectionné pour être transmissible par voie aérienne. Il en résulte une grippe qui entraîne une issue fatale pour presque 60 % des personnes infectées. Le taux de mortalité serait donc de trois à six fois supérieur à celui de la grippe espagnole. Entre 1918 et 1920 elle a exterminé de 50 à 100 millions de personnes.H5N1 en fera évidemment beaucoup plus : les liaisons aériennes, qu'il s'agisse de fret ou de passagers, et le tissu urbain sont bien plus denses et bien plus étendus qu'à l'époque. Ce chef d'oeuvre qu'est le super virus de Ron Fouchier et de son équipe du Erasmus Medical Center de Rotterdam (Pays-Bas) pourrait bien atteindre et même dépasser l'objectif de 60% de la population mondiale en quelques mois ! »



_ Cela signifie que l'humanité a été exterminé par un virus inventé ?Interrogea Amogh incrédule





_ En effet. D'ailleurs la note manuscrite le confirme je lis : « ça y est le virus s'est échappé des laboratoires, il se répand comme une traînée de poudre, il fait des ravages considérables. Chacun cherche à se protéger du souffle des autres, les gens ne s'embrassent plus, les couples se défont. Quelques individus, et notablement des femmes semblent mystérieusement immunisées mais stériles.



Je poursuivis ma lecture : "...Ces groupes commencent à piller les grands centres, d'autres se réfugient dans des régions désertiques...Les survivants que j'ai croisés commencent à perdre la mémoire, j'en ai vu manger sans honte de la chair humaine. D'autres restent plus humains mais s'ensauvagent soudainement...Ils ont tout perdu de leur culture et ne connaissent que des gestes immémoriaux, comme poser des pièges, coudre des peaux, ou fabriquer des arcs."



_ La suite ?



_ Y a pas de suite, la note s'achève ainsi.



_ Cela veut dire que l'humanité a été anéantie et que le peu qu'il en reste ne sait rien ? Et qu'elle ne peut pas se renouveler ?



_ ça m'en a tout l'air.



Amogh partit d'un prodigieux éclat de rire. Entre deux hoquets et des larmes plein les yeux il suffoquait :



_ Ah quelle merveille Absalom ! Quelle merveille ! Nous serons les derniers et sans souci du lendemain.Nous n'avons jamais été plus libres vieux frère. Quelle chance ! Heureux celui qui n'a plus de mémoire et qui va dans le vent, sans but, sans envie, sans convoitise, sans regret, sans remords, celui qui n'a que la faim et la soif comme marotte, celui qui a la passion des prairies et des pentes, des soleils vifs et des "légions bleues", des brises et des odeurs de terre âcre, celui qui a les ongles noirs et du sang séché sur les joues.

J'étais stupéfait ! Jamais Amogh n'avait autant parlé!

Le lendemain alors que je sortais pour tendre une peau de castor fraîche sur une branche de noisetier, un cheval seul approcha, dans le brouillard. Il fut d'abord un peu craintif puis tout à fait confiant. Je le reconnus, c'était celui de Sophia, un appaloosa très fin. Il avait dû sentir l'odeur de sa maîtresse et avait retrouvé sa trace jusque là.

Je puisais dans ma poche quelques noix sèches qu'il croqua goulûment. Il fut aisé de le saisir par la bride.

Amogh qui se réveillait tout juste s'exclama tout joyeux :



_ Oh la belle prise ! C'est le cheval de Sophia. En voilà un qui est bienvenu. Tu vois que le monde est beau Absalom.



Nous sommes restés là jusqu'au printemps, puis nous sommes redescendus de la montagne. Sur un plat herbeux nous avons aperçu quelques chevaux sauvages.







Nous les avons suivis de loin pendant quelques jours, jusqu'à ce que la chance nous sourit. La harde s'était déplacée jusqu'à l'entrée d'un goulet qui conduisait directement à une reculée. Le fond de cette vallée étroite et taillée dans la roche s'achevait en cul de sac. Il nous fut aisé de pousser les chevaux dans ce creux et de les y maintenir le temps d'obstruer le passage avec des pierres et des branchages. Nous avons choisi trois chevaux robustes et peu nerveux. Nous avons libéré les autres. A l'évidence ces montures se souvenaient des hommes. Elles retrouvèrent vite leurs habitudes choyées. Ainsi équipés, dans le vent caressant venu de l'ouest nous avons dévalé les pentes.

Le lendemain une branche d'arbre portait des fleurs blanches.





Le monde était voluptueux, nous pouvions toujours en jouir, plus que jamais. Sans mémoire, nous n'avions plus de regret et pas de remords.

FIN de la saison 1














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