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dimanche 16 août 2015

La jouissance du monde 36 (II)








Le paysage panneauté était rapiécé de parcelles de feutre gras cousues à des courtils ombombrés et à d'immenses et rectilignes clos (comme des boulingrins géants) taillés de frais, impeccables. Une telle méticulosité de la nature d'ordinaire si brouillonne était cocasse. Des haies folles étaient plantées sur des talus . Ce pays, sans conteste avait été habité, taillé, ordonné, jadis . Au temps des gnôles en bouteille. Avant le gaz. Restaient les empreintes de ces vies lentes et patientes qui façonnaient le paysage. Au loin des bovins massifs marchaient sans hâte, ils étaient sauvages et pouvaient être furieux.Cet effluve de bestiaux d'anciennes étables me semblait doux et maternel. J'emploie le mot de « maternel » faute de mieux sans en comprendre le sens mais j'en saisissais d'instinct le poids considérable. Les arbres étaient des chênes énormes tassés sur leurs troncs massifs , les bois étaient piqués de hêtres pachydermiques, d' aulnes timides au bord de mares noires, de charmes aussi avec leurs muscles d'athlètes tendus par l'effort.

En marchant longtemps je suis ainsi arrivé à la mer. Il pleuvait toujours. Les flots étaient gris avec d'épais reflets de « Cassé bleu ».

 En arpentant les galets ronds et doux au pied, je découvris une grotte dont l'haleine puissante de varech et de coquillages m'a tout de suite séduit. Il était aisé d'étendre sur une bande de sable entre les roches acérées quelques couches d'algues sèches et craquantes. Il suffisait de tendre la main pour avaler les corps flasques des huîtres, des moules et d'autres animaux aux saveurs puissantes encore.

Le tumulte de la mer en constante tempête remplissait ma solitude extrême. N'ayant plus ces champignons (qui suscitent le voyage) à me mettre dans le corps, je sentis tout le poids du temps, ses replis extrêmes, les langueurs infernales, ses éternités. Car l'éternité je le comprenais alors n'est pas une accumulation de temps, mais elle peut aisément durer un demi-seconde. Tout n'est qu'affaire de patience. J'étais devenu très maigre. Et le poil avait poussé. Un jour que j'escaladais un rocher j'arrivais juste au dessus d'un campement d'hommes bleus qui entamaient leur repas humain. En m'apercevant au-dessus d'eux, à quelques mètres à peine, oscillant dans le vent, ils prirent peur et s'enfuirent en poussant des cris aigus. Je devais en effet être effrayant, nu, chevelu, barbu, couvert des signes de mes tatouages anciens. J'achevais leur pitance : une soupe de nouveau-né. Je mangeais trop et fus malade. C'était l'excès qui troubla ma digestion, pas le menu. Je n'avais encore jamais mangé de chair humaine, mais cela m'était bien égal. J'étais devenu tout à fait barbare à défaut de devenir tout à fait heureux.

(A Suivre)

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