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mardi 14 juillet 2015

La jouissance du monde 18 (II)










Ici la mousse n'était pas de la mousse, elle était rêche et pouvait écorcher la main comme une brosse de métal. Les plantes grasses étaient rouges de honte et ne se montraient guère. On pouvait s'interroger : à quoi pensaient-elles sous les mois de neige ? 

La saxifrage était la plus obstinée, elle s'installait ( si l'on peut dire ) dans un creux de la taille de la main, et ne se nourrissait que de vent. Elle économisait sur tout, sur l'eau et sur sa respiration. Quand elle perdait une feuille minuscule, tout de suite elle en faisait un demi-gramme d'humus qui s'envolait vite et que volait sans vergogne la plante grasse.

Nous abordâmes un champ d'énormes pierres en débâcle, une confusion monstrueuse et minérale. La pluie avait taillé là-dedans à grande rage, avec une force de titan. La montagne avait été hachée mais à la façon des géants ivres, sans plans et sans but.Tout autour ce n'était que des masses de remparts, de labyrinthes fortifiés, des redans, des échauguettes, des courtines, des donjons efflanqués, des tours bancales, des créneaux effondrés, et soudain s'ouvrait sans but une sente de pelouse tendre, miraculeuse et brève. La solitude était totale, absolue, tranchante. On se pouvait se dire que vivre ici était impossible : il n'y avait pas d'arbre pour s'y embrancher. Nous y sommes restés quelques temps, la férocité du caillou nous plaisait bien.

Une nuit alors que nous nous étions enveloppés dans nos peaux d'ours, le givre est tombé. Alors nous avons bu successivement deux bouteilles. Et j'ai rêvé !

Puis la vie changea et je devins cruel. Et solitaire.
(A suivre)

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